de Seijun Suzuki
À la suite de M. Merci de Shimizu, un étonnant film de bus de Seijun Suzuki, avec sa tendresse pour des personnages brutaux, tordus par la vie, mélancoliques et tous solitaires. Les femmes sont plus courageuses que les hommes, l’une d’entre elles plus que les autres, la prostituée qui couche avec des noirs (elle a sa photo dans son portefeuille), et son double masculin, le médecin revenu de tout, prisonnier au début du film, qui a fait la guerre, sa femme s’est remariée, il l’a tué avec son compagnon.
Les gangster sont tout aussi séduisants (la musique) en mauvais garçons que dangereux, les classes sociales sont opposées deux à deux autant que les étudiants marxistes, le colporteur pitre.
Seul le chauffeur, personnage invisible en soi, est sympathique et de bout en bout soucieux de ses passages. Le film donne son assentiment à ceux qui conduisent les autres.
Mais c’est la mise en scène qui est déroutante, comme d’habitude. Ultrarapide, l’heure et quart permet autant d’événements que deux heures (alors que le scénario en laisserait supposer beaucoup moins), des plans incroyables, brises, sur la nature (au 3/4 du film, un panoramique 360 en hauteur qui se finit sur les arbres, gratuit peut-être, et comme une spirale, comme un flux d’histoire). On arrive à se perdre dans ce bus qui n’est jamais exigus, qui compose un grand corps mouvants, parcellaire, avec des fragments qui se détachent et ne cessent de se recomposer. Rien de figé, à aucun moment.
Pour faire ce qu’il veut avec sa caméra et ses corps, Suzuki brise la temporalité et compose, volontairement sans doute, un film cacophonique, y compris dans son mode de récit filmique, qui hâche les plans, laisse peu de silence. On pourrait dire « il y a un problème de rythme », et le disant, c’est plutôt comme si ce qui était recherché était justement l’imperfection, la maladresse, l’inégal et l’irrégulier.
Le plan sur le dos du docteur, à la toute fin, est incroyable. L’acteur est presque tout le temps la tête baissée, seul au monde. Micro-événement lorsqu’il sourit. C’est le vrai héros du film, Suzuki l’aime d’amour. Il aime aussi la jeune fille qui veut faire du cinéma, le chauffeur, le jeune malfrat un peu chien fou, avec le couteau facile mais une certaine innocence, le chauffeur de bus taiseux. Il n’aime pas le pleutre-amant d’une femme en quête d’argent, pas le couple de richards, pas ceux qui se donnent en spectacle comme le colporteur.
Plutôt que de coller au récit plan plan d’une route et d’une avancée, c’est un forçage permanent du récit, souvent peu crédible, auquel nous avons affaire, avec réinjection d’action pour inscrire de la tension. Mais Suzuki s’en fiche : il veut filmer des dispositifs, montrer des angles avec une main par-ci, un bout de visage, une proximité entre quelques personnage, quitte à tout recommencer cinq minutes plus tard. C’est un cinéaste qui aime poser ses plans plutôt que les composer, comme un jeu de quille de bowling (bonne métaphore pour ce joueur) que l’on casse et reconstitue à l’identique.
Comme d’habitude chez lui, la mort ne compte pas, c’est une blague; la souffrance est spectaculaire (la brutalité du film est assez étonnante, des baffes données aux femmes au piège à ours où tombe le jeune malfrat, séduit et piégé par la prostituée); la mélancolie est seule prise au sérieux. Elle fait éclore au milieu de cette pagaille qui ne laisse du temps pour rien un temps intérieur, que l’on devine comme une intériorité des personnages, leur hors-champs à eux, là une ouverture interne de là où ils sont, qui ne dit rien mais laisse affleurer une entièreté qui est gagnée par ce qui manque, ce qu’on ne voit pas à l’écran mais qu’on sait et qui est toute cette zone non dite du personnage. Ses personnages ont des histoires qui les mettent dans la vie.
Le film évoque Un début dans la vie ou Boule de suif (dit F)
Très beau plan au début, dans la nuit, l’image illuminée du reflet du chauffeur dans le parebrise, se surrimprime à la noirceur de la nuit. (ici tout en bas)
























