de Mitchell Leisen
Leisen, l’esthète des décors tirés à quatre épingles, du vrai chic/camp de Hollywood (l’appartement de CC, immense, toujours habité de piques-assiettes dans une des pièces que l’on ne connaît pas, la porte en trompe l’œil, un décor de théâtre; le lieu ressemble beaucoup à l’appartement de Dietrich dans le film avec les bébés) va trahir un peu sa classe, la société à laquelle il appartient, lui l’homosexuel, et essayer de dresser une figure d’homme moyen dont la qualité principale semble être non la force, ni une virilité froide mais bizarrement (et je dis bizarrement car en voyant le film, ça ne saute pas aux yeux) : l’enthousiasme. Quelque chose qui tient aux mouvements, à l’air gaillard de cet homme qui avance dans le film avec une résolution innocente (c’est ce qui est beau chez lui). Le point de vue sur l’innocence et mine de rien la fragilité de cet homme simplement hétérosexuel, inconscient des pièges (sociaux) qui l’attendent et déterminé à faire valoir ses droits ne pouvait être donné que par un homosexuel, et correspondre dans le film au point de vue de la femme, raffinée et bourgeoise, quoique un peu trop piquée d’abstraction.
Pourquoi (je suis presque sûr que c’est ça) seul un homosexuel comme Leisen pouvait sans difficulté passer de l’appartement chichiteux et des robes du soirs au tombé à tomber au monde luisant de la gadoue, souterrain, avec tous ces sas de pression ou décompression, cette camaraderie ? Parce que le désir : c’est parce que ML désire autant ces corps d’homme inconscients de leur apparence qu’il aime le corps souple et vaguelé de CC, qu’il aime la mise en scène d’un quotidien sublimé (rien que de banal, mais quand même bigger than life).
Ce qui est beau, c’est que tout cet esthétisme et cette intelligence (dialogues et emboitement) est délié par une mise en scène efficace et précise, mais surtout par un sens très étonnant du burlesque, « raffiné » dans des situations où un coup de poing possède la même valeur qu’une répartie savoureuse.
Il s’agit de ne rien perdre tout en pouvant aller partout, et de sortir du film victorieux aux yeux de tous, en gagnant sur tous les terrains. Les gagnants sont tout sauf des êtres ordinaires. Ce sont des artistes. Personnage intéressant de pianiste pique assiette, allié précieux et inattendu, dans lequel on voit sans difficulté Leisen lui-même.
La photo est superbe, et, chose rare, les photos prises par CC sont également belles.
Le film pourrait être analysés sur trois plans imbriqués : sexuel (au sens de différence sexuelle symbolique, puisqu’il y a échange : à la fin CC met un punch à sa rivale), social (le maitre d’hôtel snob qui se retourne et déconseille le restaurant) intellectuel (le truc discret sur Tchaïkovski, la construction de la machine). On est pas véritablement dans un film social (il est finalement ingénieur, pas ouvrier), et le « social », Leisen s’en fout, ce qui l’intéresse est le petit « plus » d’intelligence pour prendre de biais une opposition banale. La chaise en est une, merveilleuse. Prise au mot, jeu burlesque, rime à la fin lorsqu’il tient Henry Le fiancé sous un bras et la chaise sous l’autre, et surtout le rêve insensé et kitsch, purement parodique de délire freudien, mais vrai filmage d’un rêve érotique un peu dissimulé.