de Raoul Walsh
Des petites colonies : filmer la guerre en montrant des grappes d’hommes (travelling qui les dénombre). Le film commence sur des nappes, dans des zones, les maillons d’une chaîne. C’est ce qui est beau dans le film: une manière de composer, presque abstraitement, avec des points dans l’image. Comme si Walsh avait considéré en premier lieu que la guerre c’était d’abord un paysage « colonisé » (et le terme convient bien dans cette aventure d’américains en Birmanie, combattant de méchants et cruels Japs), colonisé par des petites chenilles d’homme. La scène de guerre la nuit sur le wallon, à la fin, devient cosmologique, mais elle n’est que la répétition, en nocturne, des multiples plans des hommes de jour, éparpillés dans la jungle.
Autre beauté: ce que SD appelle « la carte et le territoire », et ce que je verrai, moi, comme vitesse et lenteur. Walsh fait des séquence accélérées, qui enchaînent des plans en « résumé », comme un reportage de guerre (les images d’archives du début se mêlent à des plans de fiction), et il y a ces merveilleux moment de stase, d’attente, fin de plan sur la nature, comme un coussin d’air de temps, une respiration du plan, qui attend avant que la « chenille » ne penêtre quelque part. Ce rythme imprévu, irrégulier, est surprenant et donne au film le caractère d’un étrange animal.
Autre surprise: le journaliste un peu vieux, « Pop », qui meurt quand est sûr qu’il sera celui, hors guerre, qui survivra pour « écrire l’histoire »; sentiment de défaite (ironie triste de la preuve que pour faire la guerre, comme dit – il a 36 ans mais en fait 10 de plus – Errol Flynn, il faut être jeune), mais aussi surprise des hasards et émotion qui vient prendre là où ne l’attend pas. Le poids mort est mort et cet homme avait finit par acquérir un vrai courage; il est respecté pour ça. Notre « relai » dans la fiction disparait, mais l’était-il ?
On aurait envie de relire ce que DZ écrit sur FcT: le diagramme: Walsh fait le diagramme de la guerre : c’est-à-dire analyse et restitue en propre son esthétique. Qu’est-ce qu’on voit comme « tableau » quand on est sur le terrain. Le petites plaques ne sont pas un « symbole », mais une appréhension manuelle, des morts au combat, une petite appréhension. Pas de très gros plan, et lorsque Flynn le repasse à la fin à son supérieur (« seulement quelques morts »), on voit dans la brièveté du geste à la fois le côté « noblesse oblige » de la guerre où les intentions comptent plus que les individus, mais aussi « la beauté du geste », qui n’a pas à s’attarder et à peser.
Le début du film, surprenant là encore, nous emmene en avion pour… photographier le paysage, puis dans la cabine de développement de la photo. Préparation de la carte, et lien de la carte au territoire.
Peut-être là une caractéristique de Walsh: la différence entre pesanteur et légèreté : aller vers l’image, vers la carte, c’est perdre sa « place sur la terre » : pas se faire « oiseau », mais forme. Le diagramme esthétique, chez lui, ce n’est pas une saisie intellectuelle, mais une manière élégante (le mot compte terriblement, surtout avec Flynn) de faire un film sans appuyer, en faisant passer quelque chose sans le faire « à l’estomac ».
Il y a un sens de l’abstraction (celle que j’aime tant dans Intrigues en Orient), qui est moins saisissante, incarnée (fordienne, lui n’aurait pas tué le journaliste, et pas comme ça) que lorgnant – sans aucune transcendance – vers l’immatériel.
Drôle que cet homme « d’action » soit si porté, au fond, sur quelque chose qui n’est pas vraiment l’humain, ses vélléités, son adresse ou sa maladresse, sa « trogne » ou ses besoins humains (les filles sont tout le temps évoquées « dans l’abstrait »; dans la guerre, tout est plus généralement « évoqué dans l’abstrait », sauf quand on doit creuser un trou – ils ne cessent, portant des pelles, de creuser des trous : s’y mettre, en faire des tombes, cacher les parachutes…). Walsh, le plus physique des cinéastes, est peut-être aussi celui qui lorgne (que du bord d’un œil) vers la stylisation. Pas comme artefact d’un beau « en plus », pas l’os dans le tableau, ni même le baroquisme fascinateur d’un Sternberg, mais sur une obsession quasi scientifique d’une précision de la perception subjective.
Quels étaient ses livres préférés ? Je ne sais plus où je l’ai lu (Rollet ?). Il y aurait t-il dedans Stendhal et la bataille de Waterloo ? La guerre comme régime esthétique d’une compréhension des rapports entre l’homme et la nature.
Le film est – bizarrement, car on lui a reproché – assez peu idéologique. On voit beaucoup de japonais tués, quasiment jamais les américains. Pudeur ? Code Hays (ne pas montrer les hommes mutilés ?) ? Ou bien, subrepticement, l’indifférence affiché pour la violence, les hommes abattus d’un côté, « disparus » de l’autre.
Je reste persuadé que les personnages ne sont pas tellement « attachants » en eux-mêmes, et d’ailleurs un peu « absents ». Ils échappent au typage (comme Lourcelles l’a bien expliqué : Walsh n’est pas Ford; ainsi, un tel est prof, l’autre est juif « ça ne se voit pas ») et en même temps il ne sont pas « assez » caractérisés pour qu’on soit solidaires de leur trajet. On est plutôt dans l’accompagnement et l’empathie perceptive que morale ou émotionnelle. Ceux qui « manquent » quand ils sont tué, on ne sait pas lesquels, on sait seulement qu’il en manque.